« Contorsium », Grenelle, mais où va l’INRA ? Un nouveau contenant pour un vieux contenu ?

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Contribution, branche INRA de SUD-Recherche-EPST
« Contorsium », Grenelle, mais où va l’INRA ? Un nouveau contenant pour un vieux contenu ?

Notre contribution en PDF


« Contorsium », Grenelle, mais où va l’INRA ?
Un nouveau contenant pour un vieux contenu ?

Pendant la mise en place au pas de charge du supposé plan de sauvetage de l’INRA
par sa direction générale (rapport de mission de M. Chevassus-au-Louis), les avancées
du volet agricole du Grenelle de l’environnement sont laminés lors des conseils
d’administration (CA) de l’INRA de juin et octobre puis bientôt vitrifiés dans une
politique scientifique cadenassée par le lobby agro-industriel.

Conseil d’administration de l’INRA, morne plaine...

En ce haut lieu de l’immobilisme, les changements décidés suite au Grenelle de
l’environnement sont vécus comme l’annonce du déclin inexorable de l’agriculture française.
L’ennuyeuse séance du 23 octobre n’a pas dérogé à l’habitude [1]. Avec le plan Ecophyto
2018, qui a pour objectif de réduire, si possible, de 50% les pesticides dans les 10 ans à
venir, le ciel est tombé sur la tête des « costume-cravate-langue-de-bois » représentants de
la forteresse FNSEA, syndicat agricole qui a contribué largement à vider les campagnes (2
700 000 actifs agricoles en 1979, 1 600 000 en 1993, 1 100 000 en 2005). Le plan serait là
pour répondre aux « souhaits assez contradictoires de la société » par la faute des écolos
citadins qui « n’y connaissent rien » et qui vont priver les agriculteurs de leurs meilleures
molécules phytosanitaires. Ces molécules seront interdites sans que rien n’ait été prévu pour
les remplacer. Ne restera plus alors qu’à « ressortir la pioche » du grand père et « l’huile de
coude » pour lutter contre les mauvaises herbes.

Pourtant, quand on connaît un peu les coulisses il est amusant, ou sinistre c’est selon, de
savoir que les gardiens de la ligne du parti productiviste font tout, et depuis longtemps, pour
tuer dans l’oeuf les initiatives de recherche pour l’agriculture durable. Et quand il arrive,
rarement rassurez vous, que l’une de celles-ci émerge, après avoir échappé à leur vigilance,
puis aboutisse, ils usent de tous les moyens appropriés (dont la censure) pour empêcher la
diffusion des résultats. Il n’y a point d’urgence écologique qui vaille ici, selon nos
professionnels de la profession il est nécessaire de changer sans changement pour donner
du temps au temps de ne rien faire. En conséquence, ils souhaitent que « les exigences ne
montent pas plus vite que la réponse aux problèmes » et demandent que l’INRA fasse « le
tampon avec les politiques et l’opinion publique » qui, ne voyant rien bouger après le
Grenelle, pourraient s’impatienter. En revanche, côté technoscience on fonce à guichets
ouverts dans le génie génétique et le tout biotech, ce train-là n’attend pas, concurrence
mondiale oblige ! On rêve depuis 20 ans, pour économiser les ressources fossiles, de
graminées PGM fixant symbiotiquement l’azote comme des légumineuses.

Côté direction INRA, pour faire sa double révolution verte [2], on comprendra que l’on n’est
guère aiguillonné par de tels partenaires. D’autant, qu’au-delà du discours convenu de
façade, la direction de l’Institut ne croit pas vraiment à l’avènement de l’agriculture
écologique productive qui suppose, comme l’affirme Mme Guillou, « la réconciliation de la
productivité au champ et de l’environnement ». Ainsi, devant le CA du 27 juin 2008, un des
directeurs scientifiques abondait dans le sens du lobby agroindustriel : « Ecophyto R&D qui
cherche à proposer des scénarios de réduction de l’usage des pesticides, avec l’ambition de
répondre à une réduction de 50% dans dix ans, cette hypothèse paraissant toutefois assez
incertaine » (procès verbal du CA 27 juin pp.21-23), alors même que l’expertise en cours ne
rendra pas ses conclusions avant 2009 ! Quant à des recrutements massifs sur cette
thématique que nous avions, naïvement, supposée prioritaire, il ne faut pas y songer : « Il
n’est PAS QUESTION de multiplier par 2 ou 3 les effectifs d’une communauté en très peu de
temps » car « les croissances très brutales de recrutements dans une discipline donnée
peuvent déstabiliser durablement la discipline ». Argument imparable !

Et pourtant, quand la volonté politique est présente, de beaux programmes sortent de terre...
Ainsi, avec le projet pharaonique du prototype FUTUROL, les unités INRA recruteront 50
personnes (25 thésards et 25 CR en CDD) sur les agrocarburants de 2e génération (p. 7 du
CR d’exécution du contrat d’objectif 2006-2009). Pourtant cette question est au moins aussi
controversée que la réduction des pesticides et de plus techniquement risquée. Dans le cas
présent, il n’a pas fallu plus de 6 mois pour trouver les moyens humains ! En parallèle, des
postes avaient éclos en mai pour l’agriculture biologique lors de la grand-messe Dinabio de
Montpellier destinée à redorer le blason de l’Institut... mais ils ont ensuite disparu au cours
de l’été.

Ailleurs pourtant, des discussions intéressantes...

Pendant ce temps, le 14 octobre 2008 à Paris, lors des débats introductifs du colloque
« L’évolution de la politique agricole commune : quelles perspectives pour une agriculture
durable ? », D. Gaboriau, président de la FNCIVAM [3], C. Dumont, président de WWF France
et M. Barnier, ministre de l’agriculture ont donné leur point de vue sur l’évolution de la PAC.
Ils la souhaitent préventive, durable et équitable. « Le ministre et nous avons dit la même
chose » résumaient FNCIVAM et WWF France. Ces deux associations demandent aussi que
l’écologie ne soit pas découplée de l’économie, et regrettent que les pratiques innovantes qui
visent à protéger la biodiversité et l’environnement reçoivent peu d’aides publiques : « Il est
urgent de sortir de l’orientation des aides qui ne soutiennent pas l’agriculture durable ». Le
ministre quant à lui, a déclaré : « C’est une première de venir à ce genre de manifestation. Je
n’en ai pas l’habitude, j’espère créer de nouveaux liens ». Etonnant, des avancées mais hors
de l’INRA !

La DG de l’INRA écrivait dans sa réponse à M. Chevassus-au-Louis le 23 septembre :
« Pour la recherche finalisée et les formations associées, il est indispensable de structurer à
la bonne échelle un dialogue permanent de nature programmatique avec tous les porteurs
d’enjeux économiques et sociétaux, afin d’identifier avec eux la nature des questions de
recherche à traiter. » C’est dans une démarche de dialogue ouvert que SUD demande
depuis des années à la direction de l’INRA de s’inscrire. Par exemple en ouvrant le Conseil
d’Administration, le Conseil Scientifique (et les CS et Conseil de Gestion des départements
et des centres) à tous les porteurs d’enjeux : syndicats agricoles minoritaires, Agences de
l’Eau, associations de défense de l’environnement, paysans du Réseau Agriculture Durable
(RAD)... Avec ses satellites la FNSEA est la seule organisation d’agriculteurs représentée
au CA de l’INRA (7 sièges !). Cette ouverture serait aussi le seul moyen pour que les
décisions prises soient véritablement appliquées et qu’elles ne constituent pas comme c’est
le cas actuellement, un écran de fumée pour cacher la véritable politique de recherche de
l’Institut.

Grenelle : un passage de la théorie à la pratique peu glorieux...

Lors du CA du 27 juin, M. Riba reconnaissait qu’à l’INRA « nous ne sommes pas forcément
à la hauteur des enjeux en matière de mise au point des solutions alternatives pour la
conduite de cultures ». Depuis, suite au Grenelle de l’environnement, l’INRA s’est vu confier
à l’automne 2008 la mission de monter un ensemble de programmes de recherche et
développement relatifs aux systèmes de production agricole, avec les principaux partenaires
concernés. Selon la loi n°200 « Grenelle1 » du 21 o ctobre 2008 : « Un mouvement de
transformation s’impose à l’agriculture pour concilier les impératifs de production quantitative
et qualitative, de sécurité sanitaire, d’efficacité économique, de robustesse au changement
climatique et de réalisme écologique. A cet effet les objectifs à atteindre sont [notamment] :
de parvenir à une production en AB suffisante pour répondre à la demande croissante des
consommateurs, et de généraliser des pratiques agricoles durables et productives. De
manière générale l’objectif est de réduire de moitié les usages des produits
phytopharmaceutiques et des biocides en dix ans en accélérant la diffusion des méthodes
alternatives, sous réserve de leur mise au point. »

La direction de l’INRA a choisi de traiter une mutation de grande ampleur de l’agriculture
sans engager le moindre chantier interne de réflexion. Tandis que depuis des années les
représentants des céréaliers (réunis sous la bannière d’Orama, Union des grandes cultures,
leur credo est « laissez nous produire davantage [...] sans contraintes ») ont d’abord dénigré
l’expertise scientifique collective pesticides de 2005 puis tenté de bloquer le travail collectif
de proposition du Grenelle de l’environnement. Mais, malgré leur opposition féroce, la
dynamique commune entre les acteurs s’est concrétisée sur le volet agricole par le plan
Ecophyto 2018 et la loi Grenelle 1. Les grands groupes semenciers, soutenus sans réserve
par les instituts techniques, pensent que la seule manière de réduire l’usage des pesticides
est de cultiver des plantes GM. Le ton général est « l’agriculture n’a pas failli, les pollutions
agricoles sont mineures, surtout ne changeons rien sauf à la marge, cultivons l’avenir c’est à
dire PGM et bio(agro)carburants ».

Dans ces conditions il n’y a aucun constat partagé ni sur les origines du mal ni sur le remède
pour le guérir et on ne voit pas bien comment avancer. Et c’est aux pyromanes que l’on offre
la tenue des pompiers. Qui peut croire que les marchands vont se lancer dans l’innovation
non marchande ? M. Chevassus-au-Louis relève bien cette contradiction dans la première
partie de son rapport : « ...ce défi [mettre en place de nouveaux systèmes de production et
de transformation de ressources vivantes] concerne tout particulièrement des biens publics
(sécurité alimentaire, protection de l’environnement, aménagement de l’espace), pour
lesquels l’investissement de recherche est avant tout de la responsabilité de l’Etat ou de
collectivités internationales (UE) ou territoriales. Ce défi [...] est donc d’autant plus complexe
à relever collectivement qu’il ne peu faire - ou très rarement - l’objet d’une valorisation
marchande (brevets ou autres protections). ».

Du côté de la direction générale de l’INRA il semble que l’on n’assume pas ses
responsabilités par conformisme, négligence, ou volonté délibérée d’enrayer le processus,
sur un enjeu « historique », capital pour la recherche et le bien publics. Face aux obstacles
annoncés, une solide position commune de « service public de recherche agronomique » pour
une mise en oeuvre volontariste des avancées de la loi Grenelle 1 est possible. Au lieu de
cela l’INRA choisit de ramer, une fois encore, une fois de trop, dans la galère des
productivistes.

En conclusion...

A SUD il nous semble que dans l’accélération récente du mouvement de liquidation de la
recherche publique, les véritables priorités de service public capables de fédérer le
personnel sont complètement occultées. Sur le plan des idées et des actes, le nouveau
contexte pourrait offrir de grandes perspectives pour la recherche agronomique publique et il
est bien dommage que l’INRA y entre à reculons...

La création d’une superstructure de plus, le discutable « consortium agronomique », ne
répondra pas à la question essentielle qui est de déterminer quelles sont les perspectives
d’avenir que nous voulons donner à la recherche publique. Sauver l’INRA ? Oui, mais pour
quoi faire ? Pour quel projet collectif ?

Une recherche ouverte sur la société qui tente d’écouter tous les porteurs d’enjeux au-delà
des partenaires historiques des années 60, ou une recherche verrouillée au service du seul
secteur agroindustriel et vouée aux technosciences ?

Pourquoi le contenant avant le contenu ?

Contribution, branche INRA de SUD-Recherche-EPST
Novembre 2008

[1Exception faite du représentant du ministère de l’écologie (MEDAD) qui secoue parfois la torpeur ambiante.

[2Telle que définie dans le livre de Michel Griffon « Nourrir la planète » : c’est l’agriculture écologique et productive.

[3Fédération nationale des centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.