CNRS : La Fuite à Genève...

, par  Bruno Baudoin , popularité : 45%

La Coordination des Laboratoires en Lutte interpelle dans une Lettre ouverte le Directeur du Centre Européen de Recherches Nucléaires (CERN) qui accueillera le 25 juin 2009 le Conseil d’Administration "expatrié" du CNRS...

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Lettre ouverte à Rolf Heuer, directeur du CERN

Monsieur le Directeur, cher collègue,

C’est avec une certaine surprise que nous apprenons que la direction du CNRS a demandé au CERN d’accueillir la prochaine réunion de son Conseil d’Administration, le 25 juin 2009.

Comme vous le savez sans doute, le CNRS et les projets concernant son évolution sont au cœur d’un désaccord profond entre le gouvernement français et la communauté scientifique. Cela se traduit depuis plus d’un an par une mobilisation sans précédent d’une très large partie de la communauté scientifique française dont des personnalités internationalement reconnues.

Au cœur des désaccords et au-delà des problèmes de postes et de moyens qui entament la capacité du CNRS de mener à bien les projets dans lesquels il s’engage, il y a la volonté, de la part de la direction du CNRS et du ministère de la recherche, de transformer le CNRS, opérateur structurant la recherche fondamentale en France en simple agence de moyens, c’est-à-dire privé de sa mission d’élaboration et de programmation de sa politique scientifique. Le découpage de l’organisme en instituts, dont le maintien au sein du CNRS est très incertain, préfigure le rétrécissement des champs disciplinaires couverts par le CNRS et menace sa capacité à assurer pleinement son rôle d’opérateur scientifique.

Les représentants de la communauté dans les différents conseils ont voté des motions et recommandations prenant position contre ces réformes :
• Le 10 Juin 2008 le Conseil Scientifique du CNRS a voté contre le plan stratégique ‘Horizon 2020’ définissant les orientations de l’organisme pour les années à venir proposées par la direction - à l’unanimité des votants moins 1 abstention ;
• Le 18 Novembre 2008, le Conseil Scientifique a dénoncé la multiplication des commissions arbitraires mises en place par la direction du CNRS - à l’unanimité des votants moins 1 abstention ;
• Le 18 Novembre 2008, le Conseil Scientifique a demandé la transformation des chaires CNRS-Universités en postes de chercheurs statutaires - à l’unanimité des votants moins 1 abstention ;
• Le 26 Janvier 2009, le Conseil Scientifique a voté contre la création de l’Institut des sciences de l’informatique et de leurs interactions et à dénoncé à nouveau le découpage du CNRS en instituts mis en place malgré ses recommandations - à l’unanimité des votants.

Parallèlement la coordination des responsables des trois instances du Comité National de la Recherche Scientifique (C3N) en charge, pour le CNRS, de la prospective scientifique et de l’évaluation de la recherche et de ses chercheurs a publié plusieurs lettres ouvertes pour alerter la communauté sur les menaces que font planer sur l’organisme de telles réformes. Le C3N a engagé, au début de l’année, une consultation des 1100 laboratoires de l’organisme sur la nécessité de maintenir au sein du CNRS l’ensemble des disciplines fondamentales. 671 unités ont répondu dont 653 (représentant un effectif d’environ 65000 personnes) ont approuvé la défense de la continuité thématique portée par le C3N.

Durant la même période les directeurs d’unité ont également massivement manifesté leur opposition à ces réformes. En mars dernier ils se sont majoritairement prononcés pour une action de grève administrative afin de se faire entendre. Aujourd’hui ils ne constatent aucune avancée sur deux points qu’ils considèrent comme essentiels, le rôle d’opérateur de recherche du CNRS et la nécessité d’un plan pluri-annuel d’emplois scientifiques, et vont se réunir pour définir de nouvelles actions.

La direction du CNRS a, depuis plus d’un an, refusé d’entendre ces différentes alertes. Ainsi
• Le 1er Juillet 2008, la direction a porté à l’ordre du jour du Conseil d’Administration du CNRS le vote du plan Stratégique ‘Horizon 2020’ pour adoption après avoir en urgence remanié quelques points de politique garantissant en particulier le caractère interne des futurs instituts et avoir promis une consultation des personnels qui n’a jamais eu lieu
• Le 27 Novembre 2008, la direction a porté à l’ordre du jour du Conseil d’Administration du CNRS la création de 9 instituts pour adoption
• Le 26 Mars 2009, la direction a porté dans un premier temps à l’ordre du jour du Conseil d’Administration du CNRS la création du 10ème institut dit Institut des sciences de l’informatique et de leurs interactions. Devant le mécontentement des personnels, ce point a été retiré au dernier moment de l’ordre du jour.

Le Conseil d’Administration du 27 Novembre, délocalisé par la direction, s’est tenu derrière un barrage des forces de l’ordre. Celui du 26 Mars a également été délocalisé avant d’être interrompu par l’intrusion des personnels qui ont ensuite occupé le siège de l’organisme.

Enfin en Février 2009, la direction fait apparaître les Chaires CNRS-Universités dans son Contrat Objectifs-Moyens amputant d’un quart le recrutement de chercheurs statutaire s’opposant une fois de plus aux recommandations du Conseil Scientifique.

Le 25 Juin, le Conseil d’Administration qui se tiendra au CERN doit voter le Contrat Objectifs-Moyens (COM) du CNRS. Ce contrat entérine les réformes dénoncées par la communauté mais également une baisse importante des recrutements. Il ne vous appartient pas, bien sûr, de prendre position dans ce débat. Sur la forme, cette manœuvre de délocalisation au CERN, hors de portée de la communauté concernée, de son Conseil d’Administration n’est pas digne de la direction du plus important organisme de recherche français. C’est aussi un mauvais coup porté au CERN lieu symbolique d’une recherche fondamentale internationale de haute qualité, instrumentalisé en tant que caution par la direction du CNRS.

Aussi, nous vous demandons de reconsidérer votre décision d’accueillir le conseil d’administration du CNRS dans ce contexte particulier de crise que traverse actuellement la recherche française.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de notre considération.